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Tout part des relations humaines et particulièrement des relations amoureuses. On s’aime puis on se rejette et parfois on se jette. Comment est-il possible de délaisser une chose que nous avons désirée ? Morgane Placet transpose le sujet et se sert de notre rapport aux déchets pour illustrer ce propos. Elle fait de nos tas d’ordures des dessins au crayon sur papier dont le réalisme est saisissant, à tel point que nous fixons longuement des choses que nous ne voulions plus voir. À la différence d’une nature morte, elle n’agence rien et ne contextualise pas. Ainsi des sacs-poubelles peuvent flotter sur la surface du papier, seuls et pourtant beaux. La série "PossessionsImpures" débute. Son travail consiste à réhabiliter l’objet devenu déchet noyé dans la masse, à l’ennoblir.

Après le dessin vient le volume. Collectant ses propres déchets
inorganiques, elle révèle leurs contours et supprime toutes informations
en les peignant en blanc. Reste des silhouettes d’ombre et de lumière
(à l’image de ses dessins) qui sont méthodiquement agencées les unes
aux autres dans une installation. Se rapprochant des standards du
luxe — produits présentés avec parcimonie et de façon très ordonnée —
la plasticienne instaure une forme de beauté qui se rapproche à présent de la nature morte. La regarder, c’est comme observer la relation déchue (et pourtant belle) ; c’est observer la consommation, l’usage que nous avons fait de l’autre avant de jeter. Comment peut-on être si désinvolte vis-à-vis de nos rebuts, de nos relations ?

Finalement volume et dessin se rencontrent : une bouteille blanche se pare d’un motif de poubelle. Par une économie de moyens (un déchet peint uniformément et agrémenté d’un dessin au crayon parfaitement maitrisé), elle parvient à créer une pièce d’une grande efficacité esthétique dans un jeu de contrastes. Nous sommes séduits, fascinés par nos détritus. Un dessin de poubelle sur un déchet, une mise en abyme, une imbrication de la pensée qui nous trouble. Ce n’est pas un hasard si la série se nomme Inception en référence au film de Christopher Nolan.

À l’inverse du dessin et du volume, dans sa peinture elle s’éloigne considérablement du réel, ne faisant que frôler la figuration. Tout comme elle se sert de l’imbrication pour atteindre la beauté dans ses installations, elle est ici utilisée pour nous perdre entre rêve et réalité. La plasticienne construit ses toiles comme un puzzle, emboîtant des aplats colorés les uns aux autres pour former un équilibre de la surface picturale. Là où le noir et blanc et le maîtrisé étaient de mise, couleurs et intuitions éclatent au profit d’une peinture des sensations. Les peintres Armelle de Sainte Marie et Pierre Soulages sont deux références pour l’artiste. La première pour sa gestion de l’espace, son sens des couleurs et son ambivalence figuration-abstraction ; le second pour sa capacité à impacter en une véritable économie d’éléments et de gestes.

Dans son travail de recherche, Morgane Placet s’étonne toujours de voir à quel point la représentation du réel est davantage source d’émotions que la réalité elle-même, tout comme une abstraction.

Virginie Baro, galeriste, 2021