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Laisser des traces. Ce qu’il reste d’une vie, ce que la vie nous laisse. Ce qu’on imprime autour de nous, ce qui s’imprime en nous. Ces traces humaines, avec leurs parts de sentiments et de sensibilités, sont au cœur de la création de Morgane Placet. Au crayon ou à la plume, par le dessin ou la peinture, les œuvres de l’artiste marseillaise Morgane Placet entrent en résonnance avec nos propres expériences. Partant d’une introspection personnelle, elle pose les fondements d’une réflexion universelle renvoyant à nos propres considérations, touchant notre expérience vécue. Sélectionnée pour le Prix de dessin David Weill en 2019, présente au festival de dessin contemporain toulonnais Vrrraiment !

Marlène Pegliasco : Quel est votre parcours?
MP : Ma pratique du dessin a débuté alors que j’étais enfant. Je dessinais bien avant savoir écrire, d’ailleurs, je suis arrivée à l’écriture par le dessin. Alors que je me destinais à devenir musicienne, un évènement m’a fait bifurquer vers les Beaux-Arts. Je suis ainsi entrée à l’Ecole des Beaux-Arts d’Aix-en-Provence puis à l’E.C.V. où je suis sortie diplômée en 2006. Ensuite, j’ai entamé une double carrière, à la fois musicale et graphique et j’ai commencé mes projets sur la "trace du vivant", ces traces qu’on imprègne dans la société et ce qu’elle marque en nous. Un premier projet s’appelait "166", en rapport avec ma taille, et était formé d’un ensemble de châssis dans lequels je me plaçais, interrogeant ainsi ma place au sein de ce monde.

Marlène Pegliasco : Comment travaillez-vous ?
MP : Je suis constamment en recherche aussi, quand je commence un projet, je peux le suspendre et y revenir. Cela dépend du ressenti sur l’instant. J’ai fait un tour du monde à la voile pendant plusieurs années et j’ai produit beaucoup d’aquarelles. Puis, j’ai entamé le projet "Itinéraire de naissances", une recherche assez intime dans lequel je dégage un sentiment par année vécue et chaque sentiment se traduit par une succession de lignes semblables à des lignes de sondes et qui forment au final des cartographies. Je dessine sur du papier Bristol blanc sans grain afin de multiplier les possibilités des sentiments. Avec plus ou moins de profondeur puisque un sentiment évolue au cours de l’année en question, j’essaye de tracer les sentiments qui marquent une vie. Cette manière de cartographier la vie a été au cœur de ma participation au Festival de dessin contemporain Vrrrraiment à Toulon en novembre dernier. Durant trois jours, j’ai dessiné ce qui se passait sous mes yeux, une performance dessinée du monde qui m’entourait à ce moment-là. Actuellement, je travaille sur deux autres projets : "Chair Roches" pose la question si le toucher laisserait-il une trace ? Quant à "PossessionsImpures", je travaille autour des déchets que nous produisons et cette relation intrinsèque et subtile entre désir et rejet, toujours autour de cette question du vécu.

Marlène Pegliasco : Quelles sont vos inspirations ?
MP : J’ai été troublée enfant par les reproductions d’Alphonse De Neuville accompagnant les ouvrages de Jules Verne. Les hachures de ces gravures ont été le point de départ de ma pratique de la plume et de l’encre de chine. J’ai gardé une prédilection pour le noir et blanc, je suis très inspirée par le travail de Pierre Soulages, mais je me suis également décomplexée de la couleur. Quant au dessin pur, aux formes et contours, je subis une certaine influence des artistes du Cinquecento. Généralement, je poursuis les questionnements suivants : "Que laissons-nous de nous ? Quelles traces du monde portons-nous ?" Ces recherches sur les traces de la vie m’ont amené à interroger des problématiques du monde qui me touchent. Je pars de ma propre expérience pour aller vers un concept plus large pour qu’ensuite chaque spectateur puisse être touché individuellement.

Marlène Pegliasco : Vous travaillez plusieurs médiums. Est-ce que chaque médium correspond une recherche ?
MP: Il n’y a pas une seule réponse à la question que je pose artistiquement. Une multitude de mediums forme "PossessionsImpures" : dessin figuratif, vidéo, installation...Je ne m’enferme pas dans un style car c’est la réponse qui oriente mon choix. Cependant, j’utilise l’aquarelle pour les croquis de voyage et la plume et l’encre pour mon travail sur les sentiments car c’est une technique similaire à la calligraphie, très gestuelle et assez sensible. Enfin, le crayon tient une place importante, surtout les crayons gras. C’est plus instinctif, plus fluide. Finalement, le dessin tient une part importante dans ma création. Il représente ce qu’on n’arrive pas à exprimer. "

Marlène Pegliasco Historienne de l’art janvier 2020